{"id":7457,"date":"2021-09-29T19:00:11","date_gmt":"2021-09-29T19:00:11","guid":{"rendered":"https:\/\/haiti-observateur.news\/?p=7457"},"modified":"2021-10-01T19:04:37","modified_gmt":"2021-10-01T19:04:37","slug":"limmigration-levantine-en-haiti-par-charles-dupuy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/haiti-observateur.news\/?p=7457","title":{"rendered":"L\u2019immigration levantine en Ha\u00efti par Charles Dupuy"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>LE COIN DE L\u2019HISTOIRE<\/strong><\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: left;\">\n<li><span style=\"color: #000000;\"><strong>L\u2019immigration levantine en Ha\u00efti<\/strong> <em>par Charles Dupuy<\/em><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Vers 1890, sous la pr\u00e9sidence de Florvil Hyppolite, des hordes de Levantins \u00e0 la mine effar\u00e9e d\u00e9barquaient en Ha\u00efti. C\u2019\u00e9taient presque tous des chr\u00e9tiens maronites, des Arm\u00e9niens, des Syriens, des Libanais, mais aussi des Palestiniens, quelquefois encore des Juifs, qui fuyaient ce foyer de guerre, de discordes et de troubles qu\u2019\u00e9tait alors l\u2019Empire ottoman. Rescap\u00e9s des pers\u00e9cutions musulmanes, ils venaient demander refuge, une place pour vivre tranquille avec leurs femmes et leurs enfants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019arriv\u00e9e massive de ces immigrants, de ces Bacha, de ces Chami\u00e9, Atti\u00e9, Salam\u00e9, Assali, Batroni, Aziz, Moura, Issa, Ben Issa, Saliba, Benhabib, Najib, Sassine, Fatal, Fadoul, Handal, Fouad, Hage, Cassis, Rachid, Sal\u00e8s, Jaar, Khoury, bref, de ces Arabes, comme on les d\u00e9nomme assez g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 cause de leur langue, n\u2019allait pas tarder \u00e0 alimenter la controverse et enflammer l\u2019ardeur nationaliste des chroniqueurs. \u00ab <em>Lorsqu\u2019on passe par les rues transversales de Port-au-Prince, jadis toutes habit\u00e9es par des marchands ha\u00eftiens et qu\u2019on y voit tout ce peuple de Levantins, de nez en bec d\u2019aigle, on se demande, morbleu ! si on est en Ha\u00efti ou en Syrie<\/em> \u00bb, s\u2019interroge l\u2019\u00e9ditorialiste du journal Le Devoir. Cette publication a d\u2019ailleurs adopt\u00e9 pour devise \u00abHa\u00efti aux Ha\u00eftiens\u00bb et se proclame carr\u00e9ment anti-syrienne. Comme d\u2019autres organes de presse, le journal se veut le porte-parole des commer\u00e7ants ha\u00eftiens, des petits boutiquiers en particulier qui regardent comme une menace mortelle l\u2019envahissement des Levantins dans ce qu\u2019ils consid\u00e9raient jusque-l\u00e0 comme leur chasse gard\u00e9e, le commerce de d\u00e9tail. Pendant que toute la presse de l\u2019\u00e9poque d\u00e9non\u00e7ait le \u00ab <em>p\u00e9ril syrien<\/em> \u00bb, au Palais national on faisait jouer Ha\u00eftiens et Syriens, une com\u00e9die \u00e0 succ\u00e8s de Vandenesse Ducasse qui caricaturait l\u2019immigrant levantin, l\u2019accablait de railleries, \u00e0 la grande jubilation des spectateurs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Parce qu\u2019il faut consid\u00e9rer que le nouvel arrivant levantin n\u2019est plus ce colporteur d\u00e9penaill\u00e9 de ses d\u00e9buts. Besogneux, patient, \u00e9conome, il a fait du chemin depuis les premiers jours de son d\u00e9barquement au pays. En peu d\u2019ann\u00e9es, ce travailleur infatigable a investi toutes les places de commerce de la r\u00e9publique. On le retrouve \u00e0 la Petite Rivi\u00e8re de Nippes, au Petit-Go\u00e2ve, \u00e0 Grand-Go\u00e2ve, il est aussi \u00e0 J\u00e9r\u00e9mie, \u00e0 Jacmel, \u00e0 Saint-Marc, au Cap, aux Cayes et aux Gona\u00efves, il est pr\u00e9sent partout o\u00f9 l\u2019on peut faire des affaires, de bonnes affaires. Il prend peu \u00e0 peu possession du commerce de d\u00e9tail, contr\u00f4le d\u00e9j\u00e0 celui de la sp\u00e9culation en denr\u00e9es et met en d\u00e9route les hommes d\u2019affaires locaux qui crient bien fort leur col\u00e8re et leur d\u00e9sarroi. Les commer\u00e7ants ha\u00eftiens d\u00e9signent les Levantins comme des concurrents d\u00e9loyaux, des contrebandiers, des faux-monnayeurs, des vendeurs malhonn\u00eates de produits falsifi\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Sous la pr\u00e9sidence de Nord Alexis, le Corps l\u00e9gislatif sortit les grosses pi\u00e8ces de son arsenal et vota la loi du 13 ao\u00fbt 1903 qui interdisait l\u2019entr\u00e9e en territoire ha\u00ef tien d\u2019immigrants d\u2019origine levantine. \u00c0 ceux d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablis dans le pays, la loi n\u2019accordait qu\u2019un court d\u00e9lai de six mois pour liquider leur commerce et quitter le territoire. De plus, elle limitait le statut des Levantins \u00e0 celui de n\u00e9gociant consignataire et les emp\u00eachait de r\u00e9clamer la nationalit\u00e9 ha\u00eftienne avant d\u2019avoir s\u00e9journ\u00e9 au moins dix ans dans le pays. Parce qu\u2019il regardait ces mesures comme le r\u00e9sultat d\u2019un complot anti-levantin ourdi par les grands commer\u00e7ants allemands et parce qu\u2019il redoutait les complications diplomatiques qui pourraient d\u00e9couler de ces dispositions, qu\u2019il jugeait injustes et abusives, le pr\u00e9sident h\u00e9sita longtemps avant de donner force ex\u00e9cutoire \u00e0 la loi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce n\u2019est que le 8 juin 1904, quand ces immigrants seront suspect\u00e9s, mais avec quelque apparence de raison, d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9s dans des activit\u00e9s de contrebande et dans la pernicieuse industrie de contrefa\u00e7on de papier-monnaie, que Nord Alexis consentit enfin \u00e0 promulguer la loi anti-levantine. Ironiquement, les premi\u00e8res victimes en furent ceux qui s\u2019\u00e9taient nationalis\u00e9s Ha\u00eftiens ou qui s\u2019\u00e9taient abrit\u00e9s sous le pavillon fran\u00e7ais, les autres, ceux qui d\u00e9tenaient la nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine ou britannique, n\u2019eurent rien \u00e0 craindre des autorit\u00e9s et purent continuer \u00e0 prosp\u00e9rer en toute libert\u00e9 dans le pays.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">D\u00e9courag\u00e9s par ces d\u00e9cisions officielles, qui visaient \u00e0 leur faire la vie dure, c\u2019est en masse que les Levantins se r\u00e9signeront \u00e0 abandonner le pays. Des quinze \u00e0 vingt mille, dont on estimait leur nombre, en 1903, il n\u2019en restera tout au plus que deux ou trois mille au bout d\u2019une d\u00e9cennie. C\u2019est un triomphe pour les milieux anti-levantins, qui pavoisent et applaudissent le d\u00e9part de ceux qu\u2019ils consid\u00e8rent comme une engeance nuisible \u00e0 l\u2019essor \u00e9conomique d\u2019Ha\u00efti.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Antoine Simon \u00e0 la pr\u00e9sidence, la colonie levantine sera violemment prise \u00e0 partie par les lecteurs du Nouvelliste qui, dans les colonnes de la chronique Libre Tribune, les accusent d\u2019avoir apport\u00e9 la ruine et la d\u00e9solation dans le pays. \u00c0 cela, les Levantins r\u00e9pondent que les vrais motifs de la banqueroute d\u2019Ha\u00efti sont les guerres civiles et le d\u00e9sordre populaire. Ils en profitent d\u2019ailleurs pour se placer sous la sauvegarde du pr\u00e9sident de la R\u00e9 publique, lequel a promis de prot\u00e9ger les \u00e9trangers en consid\u00e9ration du fait que <em>\u00ab le commerce est le sang du pays<\/em> \u00bb. Moins de vingt ans apr\u00e8s leur arriv\u00e9e en Ha\u00efti, on peut dire que la pr\u00e9sence des Levantins exacerbait les tensions sociales et d\u00e9cha\u00eenait les plus folles passions au sein de l\u2019opinion.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Sous la pr\u00e9sidence de Leconte, toute la presse ainsi que les nombreuses ligues et associations anti-levantines fond\u00e9es par des commer\u00e7ants ha\u00eftiens, r\u00e9clamaient l\u2019application imm\u00e9diate de la loi du 13 ao\u00fbt 1903, celle qui, sous Nord Alexis, avait d\u00e9j\u00e0 conduit \u00e0 l\u2019expulsion massive des petits d\u00e9taillants levantins. Sous la pression de l\u2019opinion anti-m\u00e9t\u00e8que, le pr\u00e9sident Le con te cr\u00e9a des commissions sp\u00e9ciales dans chacune des communes du pays, charg\u00e9es de dresser la liste des commer\u00e7ants arabes et de se prononcer sur leurs m\u0153urs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">En d\u00e9cembre 1911 le pr\u00e9sident Leconte refusait de renouveler la licence d\u2019exploitation d\u2019une centaine de petits commer\u00e7ants levantins pour la prochaine ann\u00e9e fiscale. Cette mesure, qui \u00e9quivalait \u00e0 leur expulsion du pays, fut salu\u00e9e avec reconnaissance par leurs concurrents ha\u00eftiens. Dans des lettres publi\u00e9es dans Le Nouvelliste, certains adressaient des adieux moqueurs \u00e0 Salim, \u00e0 Mou rad et \u00e0 Mustapha, alors que d\u2019autres applaudissaient le pr\u00e9sident qui, en prenant cette sage d\u00e9cision, prot\u00e9geait les familles ha\u00eftiennes et les sauvait de la ruine qui les mena\u00e7ait. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, Leconte n\u2019aimait pas les Arabes et c\u2019est sous son administration que l\u2019ordre d\u2019expulsion, qui les visait sera le plus strictement appliqu\u00e9. Dans la nuit du 8 ao\u00fbt 1912, une terrible explosion faisait sauter le Palais national entra\u00eenant dans la mort plusieurs centaines de soldats et le pr\u00e9sident Leconte lui-m\u00eame. Les rumeurs de complots ne cesseront jamais d\u2019\u00eatre \u00e9voqu\u00e9es pour expliquer cet \u00e9v\u00e9nement. M\u00eame si, pour d\u00e9m\u00ealer cette question, on ne sortira jamais du cercle des hypoth\u00e8ses, il n\u2019emp\u00eache que par mi les nombreuses th\u00e9ories qui circulaient on fera vite figurer les Syriens sur la liste des suspects responsables de la mort tragique du pr\u00e9sident Leconte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">En 1916, la colonie levantine sera de nouveau prise \u00e0 partie par un groupe de commer\u00e7ants ha\u00eftiens dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste. Il s\u2019agit cette fois d\u2019une campagne de d\u00e9nigrement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et syst\u00e9matique, d\u2019une offensive parrain\u00e9e, selon certaines rumeurs, par le commerce allemand. Notons qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, comme l\u2019indique Alain Turnier, \u00ab le plus grand ennemi du Syrien, les vrais artisans de son malheur \u00e9taient les hauts commer\u00e7ants \u00e9trangers, car ce comp\u00e9titeur mena\u00e7ait leurs positions, leur puissance financi\u00e8re, leur emprise sur la vie politique du pays \u00bb (Les \u00c9tats-Unis et le march\u00e9 ha\u00eftien, p.165). On accuse les Syriens de financer les r\u00e9volutionnaires Cacos, de fo menter l\u2019agitation et le d\u00e9sordre publics. On affirme les avoir vus, \u00e0 la chute de Zamor, caracoler dans les rues de Port-au-Prince, foulard rouge au cou et machette \u00e0 la main. On r\u00e9clame la stricte application de la loi du 13 ao\u00fbt, c\u2019est-\u00e0-dire que les Levantins, qui se seraient clandestinement introduits sur le territoire ha\u00eftien, soient imm\u00e9diatement arr\u00eat\u00e9s et livr\u00e9s \u00e0 la justice.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">La riposte viendra d\u2019un groupe de citoyens qui per\u00e7oivent les Levantins comme de braves et pacifiques commer\u00e7ants pers\u00e9cut\u00e9s par cette funeste loi de 1903, vot\u00e9e \u00e0 l\u2019encontre de toute \u00e9quit\u00e9 morale. Leurs d\u00e9fenseurs \u00e9voquent la rapidit\u00e9 avec laquelle ils se sont assimil\u00e9s au milieu, le large cr\u00e9dit que leurs maisons de commerce ont toujours accord\u00e9 aux familles n\u00e9cessiteuses et d\u00e9noncent surtout cette mesure d\u2019expulsion, une d\u00e9cision politique perverse qui obligea certains de ces \u00e9trangers \u00e0 fermer boutique et \u00e0 abandonner leurs fem mes, des Ha\u00eftiennes, et les enfants issus de leur mariage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 l\u2019oppos\u00e9, tr\u00e8s peu enclin \u00e0 l\u2019indulgence envers ces nouveaux venus, H\u00e9nec Dorsinville, le pr\u00e9sident de la Chambre de commerce, dresse, pour sa part, un r\u00e9quisitoire particuli\u00e8rement cinglant contre leur pr\u00e9sence au pays. Il soutient que \u00ab<em> L\u2019\u00e9l\u00e9ment syrien, n\u2019a apport\u00e9 en Ha\u00efti que sa maladie et sa mis\u00e8re. Qui ne se rappelle, poursuit-il, le Levantin d\u2019il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019homme fam\u00e9lique et d\u00e9guenill\u00e9 tendant la main pour avoir la pitance [&#8230;] Ce type-l\u00e0, gr\u00e2ce \u00e0 des combinaisons dont il a le secret, s\u2019est rendu ma\u00eetre du commerce national<\/em> \u00bb. Il faut retenir que Port-au-Prince \u00e0 cette \u00e9poque ne comptait pas un seul grand commer\u00e7ant d\u2019origine ha\u00eftienne et que le commerce de d\u00e9tail \u00e9tait chaque jour un peu plus envahi par l\u2019immigrant levantin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Apr\u00e8s sa d\u00e9claration de guerre contre l\u2019Empire allemand, en 1917, l\u2019\u00c9tat ha\u00eftien faisait poser les scell\u00e9s sur les biens appartenant aux ressortissants allemands et toutes leurs entreprises furent confisqu\u00e9es par l\u2019autorit\u00e9 publique. Ha\u00efti \u00e9tait alors un pays occup\u00e9 par les Am\u00e9ricains et ces derniers visaient \u00e0 remplacer les commer\u00e7ants allemands par les grands financiers de Wall Street. Cette nouvelle opportunit\u00e9 n\u2019\u00e9chappera pas \u00e0 quelques n\u00e9gociants levantins, qui tenteront de profiter de ces circonstances propices \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats afin d\u2019assurer leur mainmise sur le commerce ha\u00eftien d\u2019import-export.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Le 29 janvier 1920, le Grand Quartier g\u00e9n\u00e9ral de la Gendarme rie d\u2019Ha\u00efti publiait un communiqu\u00e9 du commandant R. S. Hooker avisant le public en g\u00e9n\u00e9ral et les gens d\u2019affaires en particulier que \u00ab <em>Les rumeurs tendant \u00e0 faire accroire que les Syriens et d\u2019autres \u00e9trangers seraient expuls\u00e9s du territoire ha\u00eftien \u00e9taient sans fondements [et tout probablement] lanc\u00e9es par des individus sans scrupule, dans le but de faire une propagande \u00e0 leurs affaires ou d\u2019autres combinaisons<\/em> \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">En r\u00e9ponse \u00e0 tant de sollicitude, 46 commer\u00e7ants levantins recouvraient de leur signature une longue p\u00e9tition qui fut remise, en janvier 1921, \u00e0 la L\u00e9gation am\u00e9ricaine, avec pri\u00e8re de la transmettre au secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat des \u00c9tats-Unis, M. Bainbridge Colby. Dans cette lettre collective, la colonie levantine f\u00e9licitait les autorit\u00e9s de l\u2019Occupation pour leur \u0153uvre de pacification et exprimaient le souhait de les voir rester le plus longtemps possible au pays, afin de b\u00e9n\u00e9ficier de leur protection. Inutile de signaler que cette requ\u00eate ne passa pas inaper\u00e7ue aupr\u00e8s des milieux nationalistes qui r\u00e9primand\u00e8rent dans les termes les plus s\u00e9v\u00e8res cette initiative hostile des Levantins envers le pays qui les avait accueillis. Notons qu\u2019\u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, apr\u00e8s un consistoire du Clerg\u00e9 catholique tenu \u00e0 Hinche, Mgr Conan r\u00e9clama formellement des Am\u00e9ricains le renouvellement de la Convention d\u2019occupation du pays. Cette r\u00e9solution du Clerg\u00e9 souleva un immense toll\u00e9 d\u2019indignation chez les fid\u00e8les, tant et si bien que, certains d\u2019entre eux iront jusqu\u2019\u00e0 l\u2019apostasie, l\u2019abandon public et volontaire de l\u2019\u00c9glise.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Quand les commer\u00e7ants arabes recommenc\u00e8rent \u00e0 prosp\u00e9rer, sous la pr\u00e9sidence de St\u00e9nio Vincent, celui-ci publia son d\u00e9cret-loi du 16 octobre 1935 prohibant le commerce de d\u00e9tail aux Ha\u00eftiens naturalis\u00e9s et aux \u00e9trangers. La d\u00e9cision n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement d\u00e9nu\u00e9e de calcul de la part du pr\u00e9sident, qui entendait surtout satisfaire sa client\u00e8le politique et rassurer ses partisans. Jug\u00e9e x\u00e9nophobe et d\u00e9magogique par l\u2019opposition, la \u00ab <em>loi du d\u00e9tail<\/em> \u00bb, \u00e0 entendre Vincent et ses ministres, entrait dans la cat\u00e9gorie des actions de justice sociale du gouvernement, puisqu\u2019il donnait \u00e0 l\u2019Ha\u00eftien des classes moyennes l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019ouvrir son commerce et de devenir son propre patron. Vincent consid\u00e9rait les Ha\u00eftiens comme un peuple d\u2019agriculteurs et de petits commer\u00e7ants et accusait, plus ou moins ouvertement, les Levantins de coloniser le pays de l\u2019int\u00e9rieur, mettant directement en p\u00e9ril le commerce national. Par mille moyens d\u00e9tourn\u00e9s, les n\u00e9gociants levantins r\u00e9ussiront \u00e0 contourner cette loi de Vincent, qui ne parviendra jamais \u00e0 les \u00e9vincer du commerce de d\u00e9tail o\u00f9 ils s\u2019accrochent et r\u00e9ussissent, m\u00eame assez bien dans certaines sp\u00e9cialit\u00e9s. Pour d\u00e9crire leur influence politique, alors grandissante, Julio Jean Pierre Audain reprend les propos du Dr J. C. Dorsainvil qui \u00ab <em>jugeait n\u00e9faste pour l\u2019avenir national la d\u00e9pendance des hommes politiques ha\u00ef tiens aux int\u00e9r\u00eats des commer\u00e7ants levantins. Devenus les bienfaiteurs de certains d\u00e9put\u00e9s et s\u00e9nateurs, ces commer\u00e7ants constituent un vrai groupe de pression ou \u201c lobby \u201c<\/em> <em>de la politique int\u00e9rieure<\/em> \u00bb. (Les ombres d\u2019une politique n\u00e9faste. p.93)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Sous le gouvernement de Lescot les n\u00e9gociants levantins se constitueront en oligarchie financi\u00e8re dominante et profiteront, comme personne, des largesses du pr\u00e9sident. La complaisance de Lescot envers les commer\u00e7ants \u00e9trangers restera d\u2019ailleurs une des particularit\u00e9s typiques de son r\u00e9gime. Pour commencer, le d\u00e9cret pr\u00e9sidentiel du 11 janvier 1943 donnait satisfaction \u00e0 la colonie syro-libanaise en ouvrant le commerce de d\u00e9tail aux citoyens d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re. Pendant toute la p\u00e9riode co\u00efncidant avec la Seconde Guerre mondiale, Lescot r\u00e9servera le monopole de l\u2019importation et de la distribution des produits strat\u00e9giques \u00e0 ses amis levantins qui amasseront rapidement des fortunes colos sales. On peut compter les familles Baboun, Bigio, Bouez, Abitbol, Talamas, Silvera parmi les b\u00e9n\u00e9ficiaires directs des lib\u00e9ralit\u00e9s de Lescot. C\u2019est Lescot qui, le premier, les introduira dans la fonction publique ha\u00eftienne. Pour remplir le difficile poste de pr\u00e9fet de Port-au-Prince, il fit appel \u00e0 Marc Nahoum, un jeune homme issu de la classe des immigrants levantins. Lescot rompait avec les vieilles orthodoxies qui interdisaient les charges politiques aux immigrants blancs et son initiative sera, bien entendu, imit\u00e9e par ses successeurs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Paul Magloire reprendra le m\u00eame Marc Nahoum dans la m\u00eame fonction pendant la p\u00e9riode agit\u00e9e de sa fin de mandat. Duvalier choisira comme conseiller sp\u00e9cial Ludovic \u00ab <em>Dodo<\/em> \u00bb Nassar, placera Jean Deeb \u00e0 la t\u00eate de l\u2019H\u00f4tel de Ville de Port-au-Prince, fera de Rudolph \u00ab <em>Rudy<\/em> \u00bb Baboun son consul \u00e0 New York, puis, \u00e0 Miami, avant de l\u2019envoyer \u00e0 titre d\u2019ambassadeur \u00e0 Mexico, en 1959. Il fera du fondateur et propri\u00e9taire de l\u2019H\u00f4tel Villa-Cr\u00e9ole, le Dr Reindal Assad, son secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat au Tourisme et, pour couronner le tout, nommera le Dr Carlo Boulos au poste de secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Sant\u00e9 publique et \u00e0 la Population. L\u2019\u00e9l\u00e9vation de ce dernier \u00e0 cette fonction autorisera m\u00eame certains observateurs \u00e0 le consid\u00e9rer comme le premier immigrant d\u2019origine libanaise \u00e0 exercer une charge politique et administrative importante dans le pays.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour en revenir \u00e0 Lescot, lors des grandes controverses sociales engag\u00e9es apr\u00e8s sa chute, en 1946, les Mul\u00e2tres affirmeront n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s au festin organis\u00e9 par Lescot, qu\u2019ils en auraient m\u00eame \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9s \u00e0 l\u2019avantage des Levantins, dont la supr\u00e9matie financi\u00e8re se sera tellement consolid\u00e9e, depuis lors, qu\u2019elle \u00e9tait devenue insurmontable. Personne n\u2019aura mieux d\u00e9crit cette situation qu\u2019\u00c9tienne Charlier, quand il \u00e9crivait dans La Nation du 23 janvier 1946 : \u00ab Le gouvernement d\u00e9chu a fait une politique syst\u00e9matique de couleur d\u2019abord au profit de quelques requins \u00e9trangers et ensuite, et seulement au second plan, au profit d\u2018un secteur restreint de la bourgeoisie nationale [&#8230;] en majorit\u00e9 mul\u00e2tre. Les gros requins \u00e9trangers ont consolid\u00e9 leur domination sur l\u2019\u00e9conomie du pays [&#8230;] la bourgeoisie nationale a d\u00fb se contenter des miettes du festin et s\u2019est relativement prol\u00e9taris\u00e9e \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #000000;\">Aujourd\u2019hui, on peut consid\u00e9rer que la communaut\u00e9 syro-libanaise s\u2019est compl\u00e8tement assimil\u00e9e au reste de la population ha\u00eftienne. Elle s\u2019est tout \u00e0 fait int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la vie \u00e9conomique, politique et sociale du pays, exactement comme l\u2019on fait les millions de Levantins \u00e9tablis aux \u00c9tats-Unis, au Br\u00e9sil, en Argentine ou au Venezuela. En Ha\u00efti, en dehors de quelques vieilles recettes de cuisine ou de rares traditions familiales, rien ou presque rien, n\u2019a surv\u00e9cu des usages et des coutumes ancestrales. Les jeunes issus des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations se sont tous int\u00e9gr\u00e9s au pays, ils ne parlent plus l\u2019arabe et s\u2019identifient tous comme Ha\u00eftiens. .D.<a style=\"color: #000000;\" href=\"mailto:coindelhistoire@gmail.com\">coindelhistoire@gmail.com<\/a> (514) 862-7185.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-7458 aligncenter\" src=\"http:\/\/haiti-observateur.news\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/ho29sept2021levantinHt-300x198.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"198\" srcset=\"https:\/\/haiti-observateur.news\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/ho29sept2021levantinHt-300x198.jpg 300w, https:\/\/haiti-observateur.news\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/ho29sept2021levantinHt.jpg 750w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p>Cet article est publi\u00e9 par l\u2019hebdomadaire\u00a0<strong>Ha\u00efti-Observateur VOL. LI, No. 37<\/strong>\u00a0New York, \u00e9dition du 29 septembre 2021, et se trouve en\u00a0<strong>P. 4, 13<\/strong> \u00e0 : <a href=\"http:\/\/haiti-observateur.news\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/h-o-29-sept-2021.pdf\">h-o 29 sept 2021<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE COIN DE L\u2019HISTOIRE L\u2019immigration levantine en Ha\u00efti par Charles Dupuy Vers 1890, sous la pr\u00e9sidence de Florvil Hyppolite, des hordes de Levantins \u00e0 la mine effar\u00e9e d\u00e9barquaient en Ha\u00efti. 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